Reconstruction d'un Acte

Le dispositif télévisuel de «Verdict» et la reconstruction d'un Acte

Comme tout projet télévisuel1, "Verdict" prend sens à travers un dispositif, propre à l'émission, qui lui donne cohérence et cohésion. Le dispositif doit être considéré comme ce qui règle le rapport du spectateur à des images dans un certain contexte symbolique. « Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. »2

L'approche par "Verdict" du fait criminel doit être clinique, critique sans être anomique, et distanciée, à une exacte mesure entre mise à l'écart et implication.

Cette mise à distance est rendue nécessaire par le fait que sommes «  parvenus […] à ce point limite où le spectacle qui se donne à voir, et qui suppose une distance entre le spectateur et la scène, nous inclut dans la scène même et nous pousse à croire à cette inclusion. »3

En donnant à voir et à comprendre sans artefacts le réel, "Verdict" doit tendre à abolir la séparation entre le spectacle et la vie, entre l'instance de production/réalisation et le citoyen, entre "le maître" et "l'esclave" : « Ce qui ne supprime pas radicalement la séparation la renforce »4.

"Verdict" doit adopter une perspective historique et sociale du phénomène criminel, qui relativise les faits en leur ôtant une partie de leur charge émotive, tout en les resituant dans la réalité de leur contexte.

"Verdict" rend compte d'un évènement. Or une évènement recèle des statuts différents à partir du moment où il est dit, raconté, mis en image… De son statut ontologique comme élément de l'histoire, vient se superposer la manière dont il est narré et celle dont il peut être interprété.

Le statut de l'évènement
Statut ontologique valeur référentielle Référence au réel historique
Emission / Statut narratif valeur signifiante Repose sur des formes de représentation
Réception / Statut interprétatif valeur imaginaire Repose sur des représentations socioculturelles

A chaque évènement et à chaque retranscription de ce cet évènement correspond une temporalité qui contraint de se méfier de l'évidence et de l'immédiateté du sens. Le discours télévisuel et ses différentes textualités produisent des régimes temporels différents, particuliers et identifiables.

Sur cette échelle de temporalité, "Verdict" doit situer son récit entre le temps indiciel (temps précédant, accompagnant et suivant les faits) le temps iconique (temps de l'audience de jugement) et le temps symbolique représentant le temps du verdict.

La Temporalité
Temps authentique
(indiciel)
Temps de la fiction
(iconique)
Temps détaché de la réalité
(symbolique)
Temps des faits criminels Temps de l'audience judiciaire Temps du verdict
En référence à la réalité Temps autonome Existe en soi, arbitrairement
Temps qui renvoie au monde réel Construction d'un temps autonome, pertinent mais qui n'est pas le réel Temporalité arbitraire, sans lien avec le réel, avec son propre mode de fonctionnement

"Verdict" n'est pas seulement une présence ponctuelle. L'émission télévisée se déroule aussi au long d'un certain nombre d'"épisodes" ; son effet de sens temporel et énonciatif n'est donc pas seulement un présent ponctuel, éphémère, mais il doit s'inscrire dans une durée qui, là aussi, doit produire un sens plus global.

Les événements font sens autant pour leur temporalité propre que pour leurs modes d'énonciations. Le sens est la construction d'une articulation, l'effet d'une médiation sémiotique, et non une qualité naturelle, une propriété des choses ou de leurs supports médiatiques. Le sens n'est pas un a priori, transcendantal ; il est immanent, il est sens pratique.

Une production de sens

Un dispositif télévisuel comprend un certain nombre d'éléments, adaptables ou contraints : le cadre situationnel, la mise en scène visuelle, la mise en scène verbale (modalités des interviews, dialogues, discussions, etc.) et les relations entre ces deux mises en scène. Cet ensemble de paramètres permet de construire les effets de sens : «Verdict» déconstruit, analyse et reconstitue les enjeux en les recontextualisant. C'est ce mouvement dialectique qui permet de créer du sens.

Le principe actuel de la télévision commerciale consistant en une succession saccadée de plans très courts, de "gros plans", d'"effets" de caméra ou de montage, d'interviews réduites à quelques phrases, avec une omniprésence du commentaire et de la musique, anéantit toute possibilité de signification. Le réel se virtualise. Ce déferlement ininterrompu de sons et d'images place le téléspectateur en position de sidération, l'empêchant d'investir son émotion et sa réflexion.

Car la peur panique du Spectacle est le silence ; le silence serait le vide insondable du néant, alors qu'il est au contraire l'instant privilégié où le spectateur doit produire et s'approprier le sens particulier auquel sa subjectivité le mène. « Dans les silences, on peut dire tant de choses »5... Un commentaire incessant, redondant et d'un grand dénuement lexical, comme nombre d'émissions infantilisantes, empêche cet investissement émotionnel et intellectuel.

Le réel se dit, se voit, il ne se rabâche pas : « Une recette bien établie fait savoir que, dans un film, tout ce qui est dit autrement que par l'image doit être répété sinon le sens échappera aux spectateurs. C'est possible. Mais cette incompréhension est partout dans les rencontres quotidiennes. Il faudrait préciser, mais le temps manque, et l'on n'est pas sûr d'avoir été compris. Avant d'avoir su faire, ou dire, ce qu'il fallait, on s'est déjà éloigné. On a traversé la rue... »6

Déconstruction / reconstruction d'un dossier pénal

Le défi que relève "Verdict" constitue à reconstruire le réel à partir des fragments d'un dossier pénal élaboré sur plusieurs années et examiné et débattu en quelques jours par une cour d'assises. Rien ne doit être occulté, travesti ou interprété, chaque élément doit trouver se place dans cette nouvelle temporalité que le film restitue aux évènements.

Champs Déconstruction/Reconstruction Sens
Champ policier et accusatoire
  • Enquête / Instruction, GAV/MEE/IPC
  • Faits matériels, circonstances, expertises techiques ;
  • Auditions du mis en examen et des témoins ;
  • Etablissement du mobile ;
  • Eléments à charge ;
  • Réquisitoire définit du Parquet
  • Qualification des poursuites/OMA
Vérité factuelle
(Objectivation de l'acte)
(la réalité comme apparence)
Champ sociologique
  • Enquête de personnalité ;
  • Témoignages/personnalité (famille, proches, PC, employeur, employé, collègues, services sociaux…)
  • Contexte social, familial, éducatif, culturel, amical, professionnel, financier, relationnel, voisinage…
  • Intégration des figures sociales et habitus.
Contraintes socioculturelles
(Objectivation des conditions du passage à l'acte)
Champ psychique
  • Expertise psychiatrique (+ antécédents et/ou addictions éventuels) et psychologique
  • Analyse des dires de l'accusé, histoire familiale et personnelle (anamnèse), fonctionnement et structure psychique, symbolique ;
  • Question spéciale d'irresponsabilité (122-1)
  • Liens entre auteur(s) et victime(s), dynamique et interaction(s) ;
  • choix du lieu, de la date, de l'arme,…
  • Dynamique des évènements (incidents antérieurs, addictions, état dépressif, ruminations, élément(s) déclencheur(s), passage à l'acte et état psychique postérieur)
Contraintes psychiques
(Subjectivation de l'auteur)
Registres :
  • Réel
  • Imaginaire
  • Symbolique
Interprétation du passage à l'acte
Champ pénal
  • Qualification définitive des poursuites et listes des questions
  • Imputabilité, responsabilité, préméditation, circonstances aggravantes, discernement…
  • Réquisitoire MP et plaidoirie(s)
  • Subjectivité individuelle et psycho-dynamisme interne au jury/Délibéré/Verdict
Intime conviction
(Oralité des débats à travers la subjectivité des magistrats/jurés)
Vérité judiciaire
(Verdict)
Champ symbolique
  • Quantum / Ministère Public
  • Délibéré (Rappel de l'enjeu réel et symbolique)
  • Longueur du délibéré
  • Quantum de la peine, assorti ou non de suivi socio-judiciaire)
Le verdict = Symbole
(Enonciation de l'Interdit et rappel de la Référence)

 

Champs de Verdict

Articulation dynamique

 

 

  1. Sur les thèmes abordés ici, on pourra lire avec profit François Jost, Introduction à l'analyse de la télévision, Paris, Ellipses, 2004 (IIe éd. revue et augmentée ; Ire éd. 1999) ainsi que les études de Gian Maria Tore dans les Nouveaux Actes Sémiotiques dont Pour une sémiologie générale du spectaculaire : définitions et questions, juillet 2011.
  2. Guy Debord in La société du spectacle, Gallimard, NRF, Pris 1967.
  3. Cf. Lucien Sfez in Une télévision sans regard, in Communications, 75, 2004
  4. Raoul Vaneigem, in Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, Gallimard, NRF, Paris, 1967
  5. Michelangelo Antonioni
  6. Guy Debord dans le commentaire du film « Critique de la séparation », 1961.