Champs de Verdict

De quelques éléments de réflexion à propos de l'approche télévisuelle de la Justice pénale et de la collection de films documentaires «Verdict"

« le criminel est de notre monde, il ne s'en éloigne que par la force répulsive de son acte. »1

 

S'il fallait une expression paradigmatique qui résume l'intention et la pratique de «Verdict", ce serait sans conteste cette phrase d'Emile Durkheim : "exprimer le réel sans le juger"2.

Structuré sur une conception originale, "Verdict" se situe à la congruence du reportage et du documentaire. Chaque film retrace les étapes de la recherche de l'existence, de l'enchaînement, de la dynamique et de l'enchevêtrement des causes qui engagent le « passage à l'acte » criminel. En replaçant l'acte dans son contexte psychosociologique, «Verdict" éclaire le crime, en esquisse aussi précisément que possible les contours et tente d'en appréhender le sens.

L'objectif de chaque film est de "retrouver le sujet derrière l'acte"3. Pour cela, "Verdict" s'efforce d'intriquer :

  • la vérité que dit l'enquête, décrivant la matérialité du crime et de ses circonstances ;
  • La réalité qui se dissimule derrière les contraintes inhérentes aux champs psychosociaux dans lesquels évoluent et ont évolué accusé et victime;
  • L'imaginaire qui se dissimule derrière les dires de l'accusé, pris au piège inconscient d'une symbolique qu'il ne peut nommer.

 

Cette démarche d'objectivation du crime doit dépasser les contradictions internes du champ pénal, pour tenter d'éviter que l'audience de jugement ne se traduise en un "rendez-vous de vérités inconciliables"4.

1. Du pénal : une dialectique du contradictoire et de l'intime conviction

L'audience pénale, avec son décorum, son cérémonial, ses rituels, porte sa théâtralisation intrinsèque. Chaque film de la collection "Verdict" est donc aussi une "dramatique" du réel.

"Verdict" raconte une affaire criminelle par ses acteurs : accusés, victimes ou proches de la victime, témoins, experts, avocats de chaque partie ainsi que l'Avocat Général, magistrat chargé de l'accusation au nom de la Société.

Ces entretiens journalistiques ambitionnent d'être menés comme les entretiens sociologiques décrits par Pierre Bourdieu : ils doivent tendre vers le principe d'homologie sociale par l'"empathie", entendue au seul sens de la "projection de soi en autrui" : « L'empathie consiste, ayant fait le mieux possible abstraction de son propre système de valeurs et de représentations, à se projeter en autrui […] pour tenter de comprendre ce qu'il pense, le sens qu'il donne aux mots, les relations qu'il établit entre les choses, en somme, pour saisir de la façon la plus subjective (selon la subjectivité de l'enquêté) les représentations qu'il associe au thème de l'exploration. Alors que "se mettre à sa place en pensée", c'est se projeter au lieu exact que l'enquêté occupe dans l'espace social, autrement dit l'objectiver, expliquer ce qu'il dit et surtout ce qu'il est, afin de "révéler" les conditions sociales dont il est le produit […] il faut poser que comprendre et expliquer ne font qu'un.»5 Si le principe contraint à accepter, au moins provisoirement, comme "vrais" les propos des témoins, leurs fondements apparaissent réellement lorsqu'ils sont ensuite passés au prisme des débats de l'audience criminelle. Les seuls dires de l'accusé ou des témoins doivent être dépassés et passés au crible de leurs subjectivités, de leurs silences, de leurs omissions. « Juger un délit ou un crime est une étrange gageure. Car il faut fournir une explication à cet acte, si choquant pour le bon sens, en termes compréhensibles par tous, répondant à une certaine logique. La peine fixée établira la mesure des motivations du criminel, des enchaînements, de ses comportements, de sa volonté de faire mal. Or ses mouvements internes lui échappent le plus souvent et n'obéissent pas à un système raisonnable. De sorte qu'il ne se reconnaîtra pas dans les attendus du jugement. »6

A l'instar de tout débat judiciaire, "Verdict" s'impose le respect du "contradictoire". Chaque argument d'audience doit trouver sa réfutation par la partie adverse. Cette confrontation dialectique contribue tant à la construction intellectuelle de la conviction des jurés qu'à la progression du mécanisme interne de chaque émission.

L'écriture du commentaire de "Verdict" se veut le plus neutre possible, à l'image du "Degré zéro de l'écriture"7 : « Toutes proportions gardées, l'écriture au degré zéro est au fond une écriture indicative, ou si l'on veut amodale ; il serait juste de dire que c'est une écriture de journaliste, si précisément le journalisme ne développait en général des formes optatives ou impératives (c'est-à-dire pathétiques). La nouvelle écriture neutre se place au milieu de ces cris et de ces jugements, sans participer à aucun d'eux ; elle est faite précisément de leur absence ; mais cette absence est totale, elle n'implique aucun refuge, aucun secret ; on ne peut donc dire que c'est une écriture impassible ; c'est plutôt une écriture innocente ». L'innocence n'a pour autant ni l'arrogance ni l'inconscience de prétendre à l'objectivité : « L'arrangement des mots qui aboutit au discours transforme quelque chose dans l'ordre du monde par une action sur les consciences.»8

L'énoncé du verdict clôt chaque film. Prononcé de la "vérité" judiciaire (verdict vient du bas latin vererdictum, vere/vérité, dictum/dit), il ne supporte ni réaction des protagonistes, ni commentaire, renvoyant chaque téléspectateur à son propre vécu et à sa propre subjectivité.

2. De «Verdict" comme concept : une approche structurale du fait pénal

"Verdict" n'entend pas être compté au nombre de la légion des émissions de "faits divers" relatant la "traque" policière de criminels plus ou moins "monstrueux", dont on ne dit rien d'autre ou pas grand chose. Ainsi traités, les "faits divers" sont ce que Pierre Bourdieu qualifiait de "faits de diversion"9 et ne présentent d'autre attrait que la fascination morbide qu'ils engendrent.

"Verdict" se situe résolument en rupture avec le récit policier et "moral" d'un crime. Son champ veut être celui de l'analyse de la structure du crime, de ses éléments invariants, de sa clinique, de son sens, de ce que le crime dit de l'homme, de la structure sociale qui l'entoure et des représentations symboliques qui l'animent et le contraignent.

"Verdict" s'impose une approche réflexive et distanciée : "Irréaliser le crime sans déshumaniser le criminel"10, selon la formule de Jacques Lacan, et/ou "recomposer le réel pour le rendre intelligible"11 selon celle de Roland Barthes :

  • Proposer une nouvelle lecture du crime, c'est le rendre moins réel, au sens de la réalité apparente, mais c'est mettre en exergue les mécanismes symboliques qui y entrent en jeu : « Jurez de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité : c'est justement ce qui ne sera pas dit. Si le sujet a une petite idée, c'est justement ce qu'il ne dira pas. Il y a des vérités qui sont de l'ordre du réel. Si je distingue réel, symbolique et imaginaire, c'est bien qu'il y a des vérités réelle, symbolique et imaginaire. S'il y a des vérités sur le réel, c'est bien qu'il y a des vérités qu'on ne s'avoue pas. »12
  • Recomposer le crime, c'est d'abord le "déconstruire", en extraire chaque fragment circonstanciel, social, sémantique, psychique… pour le "reconstruire", tel un puzzle, afin d'en restituer une totalité intelligible. C'est passer d'un sens plausible de l'acte criminel, dans la brutalité crue des circonstances de sa commission et de son mobile, à un sens plus profond, considéré à travers sa chaîne de causalité psychosociologique, historique, anthropologique, topologique… « Le but […] est de reconstituer un "objet", de façon à manifester dans cette reconstitution les règles de fonctionnement (les "fonctions") de cet objet […] c'est en apparence fort peu de chose. Pourtant ce peu de chose est décisif ; car entre les deux objets […] il se produit du nouveau, et ce nouveau n'est rien moins que l'intelligible général. »13

3. De la Justice spectacularisée : falsification et réification de l'acte pénal

Objet de seules chroniques judiciaires et de documentaires souvent exigeants, le champ pénal est depuis quelques temps massivement investi par des émissions d'"infotainment" qui ne sont parfois que de rustiques imitations dramatisantes de "Verdict", assaisonnées de douteuses reconstitutions, d'interviews simplistes et d'un commentaire redondant bien que d'une grande pauvreté lexicale.

Le passage à l'acte criminel comme simple produit marchand télévisé est alors déréalisé, car décontextualisé et anhistorique. Il n'est plus qu'un "incident" déconnecté et isolé de tous contours psychiques et sociaux, un incident qui n'a d'intérêt et de prix que par la mise en exergue de sa seule spectacularité.

Entretenant la confusion entre le réel et le simulacre14, creusant encore un peu plus le fossé de la séparation entre le public spectateur et les protagonistes spectacularisés, se situant clairement sur le seul marché de l'"hyper-émotion"15, ces émissions d'"infotainment criminel" s'inscrivent comme négation même du documentaire journalistique. La mise en scène de l'émotion ou du pathos16 n'a jamais généré autre chose qu'un état de sidération intellectuelle. « Sur le mode du spectacle, seul le vide de la vie quotidienne est exprimable »17.

« Toute idée qui trouve preneur serait légitime du fait même qu'elle trouve preneur. C'est ainsi que les lois du marché contaminent jusqu'au monde des idées et des moyens de les communiquer. »18 Les nouveaux gourous de la soi-disant "société postidéologique", débarrassée de toute conscience historique et sociale, se veulent les inventeurs des nouveaux "concepts" d'un champ global et confusionnel « information/communication /divertissement », alors qu'ils ne visent que la simple domestication publicitaire et normative des esprits.

Initiateurs et régulateurs des conditions de production et de leurs pratiques19, les promoteurs, producteurs, diffuseurs et leurs préposés à la réalisation, « employés aux écritures du système du mensonge spectaculaire »20, font insidieusement du champ judiciaire une nouvelle extension du terrain de la « téléréalité », « abîme du vide et de l'insignifiance »21 et « auto-crétinisation interactive »22 ; ils illustrent ainsi l'un des axiomes de l'économie dominante du Spectacle : « ce qui n'est pas exploitable n'existe pas […] C'est maintenant au tour des sentiments de l'être humain, jusqu'ici « gaspillés », d'être mis au service de l'industrie »23.

"Verdict" n'entend pas plus être assimilé à cette réification de l'acte pénal qu'au Spectacle comme "stade ultime du fétichisme de la marchandise"24.

4. De la psychologie du crime : une exigence de sens

« Face à un acte insoutenable, on a besoin de mettre du sens. »25 Assigner un sens au crime, c'est en faire autre chose qu'un simple incident contingent de la vie dans sa confusion et son indistinction : « Un acte est toujours signifiant. »26

Mais chaque crime en cache un autre : le mobile allégué n'est jamais que l'habillage apparemment logique d'un geste irrationnel, d'un "moment hallucinatoire"27 : la colère, le ressentiment, la provocation, la vengeance, la jalousie, l'échec... sont peut-être des facteurs déclencheurs, mais ils cachent des processus psychiques plus profonds.

Le crime signifie toujours quelque chose de l'histoire de son auteur, de son rapport au monde et aux autres. Si l'acte peut paraître impulsif, le passage à l'acte est toujours l'aboutissement d'une maturation, d'une "rumination", plus ou moins conscientisée par l'auteur. Le crime ne peut donc être appréhendé que dans sa dynamique, en examinant soigneusement la période de "l'avant-crime", en y décodant les signes précurseurs, parfois banals mais toujours signifiants, en décortiquant les éléments topiques et contextuels de sa commission et en constatant l'état psychique de l'auteur après les faits.

Le crime est toujours à la fois une faillite de la pensée, une impossibilité de mentalisation et une tentative pour rompre un état de tension psychique intolérable. Il n'est pas d'auteur de crime qui, par déraison, mécanisme de répétition, compulsion d'échec, désir de se confronter à la loi, atteinte au narcissisme, rapport aliéné à l'altérité… ne se soit retrouvé face à une situation qui l'ait hanté et qu'il n'ait pu imaginer résoudre que par un passage à l'acte criminel. Ce qui n'exonère en rien de la sanction sociale – exceptées les causes d'irresponsabilité pénale de l'article 122-1 -, mais constitue la condition sine qua non d'un verdict raisonné.

5. De la sociologie du criminel : les pratiques comme incorporation du vécu social

L'auteur d'un acte criminel, comme tout être humain, n'est pas seulement une individualité psychique traversée de conflits permanents entre ses désirs, ses pulsions et son "surmoi", il est aussi et en même temps le produit unique d'une série historique personnelle constituée par l'ensemble des processus de socialisation qu'il a traversé (famille, écoles, amis et relations ("groupes de pairs"), milieux professionnels, liens affectifs et amoureux, membres de la même association politique, religieuse, sportive, culturelle, etc.) et qui ont façonné, fabriqué ses "dispositions".

L'analyse globale d'un passage à l'acte ne peut donc en aucun cas faire l'économie de la reconstruction des trajectoires sociales et des socialisations familiales, scolaires, etc. - survivant à l'état incorporé - des sujets. Car tout agir – actionnel ou réactionnel – d'un sujet s'origine dans un équilibre complexe et ténu entre les "dispositions" issues de l'incorporation mentale de toutes ses expériences passées de socialisation et le contexte de l'action lorsqu'elle se produit : « L'agir présent est hanté par la mémoire involontaire de l'expérience passée. »28

6. De la socioanalyse à la sociologie clinique : une dynamique entre psychique et social

Il apparaît impossible de cantonner recherche psychologique de sens et étude des déterminants sociaux aux strictes frontières de leurs disciplines et encore plus contreproductif de les opposer. Tout sujet est nécessairement constitué d'un ensemble dynamique alliant psychique et social : « Chacun de ces registres obéit à des lois qui lui sont propres, mais leur intrication conduit à ne pas pouvoir les séparer totalement. Ils s'étayent l'un sur l'autre, se combinent, s'influencent, se connectent dans des relations permanentes et indissociables. Il revient aux sociologues, comme aux psychologues, d'analyser ces influences réciproques dans la mesure où l'on ne peut jamais isoler l'individu de son contexte social, comme on ne peut séparer l'analyse des phénomènes sociaux des manifestations psychiques qui les constituent. »29

On voit bien à l'examen de la personnalité des accusés cette complémentarité, cette imbrication permanente entre structuration psychologique et construction des représentations sociales. La réalité psychique dispose de ses propres règles de fonctionnement, mais elle se construit aussi au travers de pratiques sociales incorporées. « L'inconscient dit "social" est entrelacé avec l'inconscient dit "psychique". Ces deux instances ne sont pas totalement différenciées. Les processus intra-psychiques sont également socio-psychiques. Il convient donc d'intégrer dans l'analyse les interactions permanentes entre la vie sociale et la vie psychique. »30

7. Du déterminisme du crime : « Il n'y a pas de crime absolu »31 

Compris ainsi dans son environnement psychosocial et culturel, entre inconscient psychique et habitus social, le crime semble inlassablement répondre à un processus déterministe.

« Le déterminisme est irrécusable. Le nier reviendrait à aller contre la science — ce qui est absurde. L'irresponsabilité semble donc nécessairement première. Comment un sujet pourrait-il répondre d'actes, mais aussi de comportements, de pensées et de paroles que les sciences humaines nous apprennent à ranger sous des lois, à l'instar des phénomènes de la nature ? »32.

Autrement dit « la nature ne m'a point fait criminel ; mais toujours une fatale influence m'entraîne vers des dangers plus forts que ma vertu. »33

Cette "fatale influence" est-elle d'origine psychique ou sociale ? « On voit bien qu'il est inutile, et même impossible, pour comprendre l'"individualité" ou la "singularité", de sortir des réseaux de contraintes sociales et, du même coup, d'un déterminisme social […] La singularité relative de chacun est donc le produit du "croisement d'innombrables fils sociaux, comme un héritage des cercles et des périodes d'adaptation les plus divers". La forte différenciation sociale des activités implique que les individus sont déterminés à être multiples. Et la multiplicité des déterminations qui s'exercent sur les individus ne diminue en rien la force des déterminismes. »34

Ce déterminisme peut-il se réduire totalement à un fatum holistique ? L'effort de la justice pénale est pourtant de cerner et d'évaluer ce moment fugace de "libre arbitre" qui fait, ou pas, basculer un individu dans le crime et que le droit pénal habille des concepts d'"intentionnalité" et de "responsabilité pénale". « Pour ma part, je m'en tiens, dans l'immense majorité des cas, à ce que disait Sartre à ce sujet : "Nous sommes ce que nous faisons de ce qu'on a fait de nous". Un peu de libre-arbitre, un peu de déterminisme, avec une pondération au cas par cas. »35

Encore faut-il que sujet/acteur dispose de la capacité d'appréhender et de prendre la mesure de ses propres dispositions… « Les agents n'ont quelque chance de devenir des sujets que dans la mesure, et dans la mesure seulement, où ils maîtrisent consciemment la relation qu'ils entretiennent avec leurs dispositions, choisissant de les laisser agir ou au contraire de les inhiber, ou, mieux, de les soumettre […] Mais ce travail de gestion de ses propres dispositions n'est possible qu'au prix d'un travail constant et méthodique d'explicitation. Faute d'une analyse de ces déterminations subtiles qui opèrent au travers des dispositions, on se fait complice de l'action inconsciente des dispositions, qui est elle-même complice du déterminisme.»36

8. De la sociologie du crime : l'ordre et le désordre des choses

« Ce qui m'intéresse, c'est la façon dont la société se tend de nouveaux miroirs à elle-même pour essayer de trouver un sens qu'elle a perdu. »37 S'il serait vain de tenter d'ériger le mobile ou les circonstances d'un crime en vérités paradigmatiques d'une société, l'acte criminel n'en témoigne pas moins d'une vérité situationnelle du contexte social, idéologique et fantasmatique du monde dans lequel il se produit et dont il est le résultat. « Tout acte de transgression est une fenêtre ouverte sur la société. Par les défis qu'il lance à la société et la déchirure qu'il opère dans le tissu des valeurs collectives, le crime offre à celui qui l'observe un point de vue particulier et son étude constitue pour le sociologue une voie d'approche féconde. Il agit comme un révélateur : c'est à l'occasion des crises qui l'affectent (et le crime est une crise ponctuelle), que l'on est le mieux à même d'apercevoir les rouages d'une société. »38

Les faits sont têtus : la très grande majorité des accusés comparaissant en Cour d'Assises a connu des processus de déstructuration familiale, d'absence d'image d'autorité (ou de la réalité d'une trop forte autorité, voire de violences récurrentes), de déscolarisation, de précarisation sociale, de déficits socioculturels… creusant de profondes failles narcissiques, créant une image négative de soi-même, une forte intolérance aux frustrations et une grande difficulté à mentaliser la survenance d'évènements anxiogènes ou ressentis comme tel.

Par ses "marqueurs" psychosociologiques, le crime donne ainsi à voir les tendances et les failles d'une société.

Il en révèle l'essentiel de l'idéologie dominante et de ses contradictions : l'ordre du monde et son désordre.

9. De la sémantique du crime : la « règle du jeu »

Le jugement d'un crime est devenu le jugement du criminel et de son discours. « Les pratiques sociales interfèrent sur les pratiques linguistiques, des pratiques sociales différenciées favorisant chez les uns (manuels) et chez les autres (intellectuels) le développement de pratiques linguistiques différentes. Les positions occupées par les uns et les autres dans les rapports sociaux de production trouvent un écho au niveau linguistique qui exprime symboliquement ces positions et les dispositions qui y sont attachées. Car les pratiques linguistiques véhiculent et modèlent des caractères psychologiques, - émotionnels, cognitifs et en bout de chaîne comportementaux - et sociologiques particuliers. Ainsi, pour replacer cette analyse dans le cadre criminologique, dans une situation conflictuelle, certains (les intellectuels) verbalisent plus facilement, tendant à résoudre le conflit par le symbole, tandis que les autres (les manuels) recourent plus facilement au geste, passant à l'acte. »39

Le même "capital" linguistique intervient lourdement tout au long du processus pénal et particulièrement à l'audience. Comme dans tout champ social, le champ judiciaire impose son "illusio"40 et dispose de ses "règles du jeu"41, les non-initiés (accusé(s), victime(s), témoins) doivent se mesurer aux « grandes personnes »42 (magistrats, avocats, experts,…). « Pouvoir s'exprimer, pouvoir être entendu dans l'enceinte d'un tribunal dépend de la compétence du locuteur et de son statut […] L'ésotérisme du registre linguistique judiciaire reflète le caractère sacré de l'audience et crée souvent une barrière entre les différents agents/acteurs du procès […] La distribution sociale des rôles joués par les différents participants est donc inégale. Le premier rôle revient de fait à l'accusé, auteur présumé de l'élément fondateur que constitue le crime. En réalité, celui-ci se retrouve en première ligne, mais le plus souvent en simple spectateur d'une pièce dont il est paradoxalement "l'acteur" principal. »43

10. De la sémiologie du crime : scénarisation judiciaire de l'interdit et référence symbolique

Toute peine est "une réaction passionnelle" à la transgression qu'elle constitue pour l'idéologie dominante d'une société à un moment historique donné. «. Quand nous réclamons la répression du crime, ce n'est pas nous que nous voulons personnellement venger, mais quelque chose de sacré que nous sentons plus ou moins confusément en dehors et au-dessus de nous. »44 La peine « ne sert pas ou ne sert que très secondairement à corriger le coupable où à intimider ses imitateurs possibles. »45 Sa vraie fonction « est de maintenir intacte la cohésion sociale. »46.

La fonction du système pénal est essentiellement symbolique : « Nous ne réprouvons pas un acte parce qu'il est criminel, mais il est criminel parce que nous le réprouvons. »47 En ce sens, la Justice est bien l'une de ces "institutions" glacées et désenchantées, décrites par Pierre Bourdieu, maniant la "violence symbolique" pour réguler les rapports sociaux et y conforter les rapports de domination. « Comme le montre notamment l'étude des formes rituelles ou cérémonielles, mais aussi celle du droit et de toutes les autres modalités de mises à la norme, les institutions sont acculées à la tâche de redire sans cesse ce qu'elles veulent dire, comme si les affirmations les plus péremptoires et, en apparence, les plus imparables étaient toujours confrontées à la menace du déni, ou encore comme si la possibilité de la critique ne pouvait jamais être complètement écartée. »48. Dans l'ex "société disciplinaire"49 devenue "société de contrôle"50 ou "de surveillance", l'audience judiciaire – bras armé de l"'appareil idéologique d'État"51 - reste le moment le plus symbolique du contrôle social. Elle est le moment de la "mise en spectacle" du jugement.

La justice a pour rôle la préservation du sens de la Référence52 et le pouvoir d'énoncer l'interdit en tant qu'atteinte à l'ordre symbolique. L'audience pénale s'analyse comme un dispositif53 et l'affrontement de ses représentations. Par la désincarnation des parties et des faits dans la qualification et les catégorisations juridiques, le procès acquiert une dimension symbolique.

L'ensemble des éléments du dispositif y participe ; rituels, costumes, décors, architecture… Tous sont porteurs de sens : la balance pour l'équité, le bandeau sur les yeux pour l'impartialité, le glaive pour la vérité et la force... Les palais de justice, par l'adoption d'un paradigme architectural inspiré du temple corinthien, convoquent les idées de force, de solennité et de pérennité que l'institution judiciaire souhaite incarner. « On ne dialogue pas avec la Loi, on la fait parler. »54

Pour la cérémonie judiciaire, l'individu est "l'accusé", "la victime" » ou "la partie civile" ; les faits acquièrent une qualification juridique ; Les individualités sont niées au profit des habits symboliques de leurs fonctions et les parties ne sont plus que les symboles de ce qui n'est pas là et qui ne peut être là : ce que la société approuve ou réprouve. La scénarisation judiciaire organise la mise en représentation de l'interdit à destination de la société. « Le châtiment est destiné à agir sur les honnêtes gens, non sur les criminels. »55

Le Juge occupe une place centrale ; l'espace judiciaire est symétriquement dessiné par rapport à un axe défini par la place du Président de la Cour dans le prétoire, la plus éloignée de l'entrée pour marquer sa distanciation avec le monde profane. Le temps de l'audience est un temps sacré : à l'entrée du Président, précédée par l'interpellation de l'huissier "La Cour !", le public, l'accusé, les avocats, se lèvent en signe de déférence. La décision judiciaire, comme un message collectif, s'inscrit dans une logique guidée par la Référence.

Annexe : plan d'une cour d'assises

Voici ci-contre le plan topographique habituel d'une salle d'audience.

Les places de chaque protagoniste sont quasiment immuables, sauf dans les très anciennes cours lorsque les jurés siègent non pas autour des trois magistrats mais dans un box séparé, généralement situé face à l'accusé et à sa défense ; il s'agit de l'héritage architectural de l'époque où les jurés populaires délibéraient seuls, sans les magistrats, sur la seule culpabilité de l'accusé, donc sur les faits, les magistrats disant le doit en énonçant ensuite une peine. Le principe d'une délibération générale et commune n'intervint que par une loi du 25 novembre 1941, reprise par le code de procédure pénale de 1959.

 

11. De la subjectivité du magistrat : le paradoxe du juge et les contraintes du champ pénal

Les magistrats de la Cour et les jurés doivent se prononcer à la fois sur la culpabilité de l'accusé, sur son intentionnalité au moment des faits et sur sa – ou son degré de - responsabilité. Pour y parvenir, la loi leur fait obligation de recourir à une intime conviction.

Deux logiques se trouvent alors en présence : "l'intériorité" de l'intime conviction du juge et "l'extériorité" de sa singularité subjective, nécessairement aux prises avec ses représentations sociales et personnelles à propos des faits,  de la victime et de l'auteur. « L'intime conviction fait place à des décisions purement subjectives et non objectives. »56 Le paradoxe du juge est de devoir fonder son jugement dans l'intime de sa conscience en se défiant de sa propre interprétation de la réalité. L'intime conviction est donc en elle-même une source interne de conflit pour reposer sur une injonction contradictoire.

 

La liberté du juge est structurellement contrainte. Le magistrat exerce dans un champ particulier, soumis, comme tous les champs, à un certain nombre de contraintes plus ou moins visibles, plus ou moins conscientisées. « Le champ juridique n'est pas ce qu'il croit être, c'est-à-dire un univers pur de toute compromission avec les nécessités de la politique ou de l'économie […] ils [les magistrats] sont traversés comme tous les autres agents sociaux, par des contraintes comme celles que font peser sur eux, bouleversant les procédures ou les hiérarchies, la pression des nécessités ou la séduction des succès journalistiques. »57 Ces contraintes sont d'ordre juridique, institutionnel, situationnel, informel et purement sociologique au sens de l'habitus58 : sans qu'il ait besoin d'injonction, le système judiciaire se crée un "mimétisme" partagé par ses agents et renforcé par l'effet du corporatisme, la propension à l'endogamie59 et des modes de vie socialement isolés.

Tous ces éléments favorisent "une parenté des visions du monde", une "culture" judiciaire souterraine et invisible, même si, à l'instar des autres champs, la sphère pénale est traversée de luttes incessantes pour y maintenir ou y améliorer sa "position" et pour y augmenter son "capital".

12. Conclusion : les positions dans les champs sociaux

L'ensemble de ces éléments de réflexion conduit à pouvoir situer la position de "Verdict" à l'intérieur des différents champs60 structurels qu'il traverse et occupe :

A contrario, si l'on examine minutieusement nombre d'émissions télévisées (autoproclamées ou non de "faits divers"), on constate qu'elles n'occupent ni les mêmes champs, ni les mêmes positions dans les seuls espaces communs à "Verdict".

 

Articulation dynamique

Reconstruction d'un Acte

 

 

  1. Dr Frantz Prosper, expert psychiatre, in Le goût du crime, Delphine Balley, Le Monde 2 nº282, été 2009
  2. In Éducation et sociologie, Paris, PUF, 1977 [1938].
  3. Claude Balier in De l'acte et son récit à la réalité du sujet, Revue française de Psychanalyse, 1998.
  4. Jacques Lacan, in Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie, in Ecrits, Ed Seuil, 1966
  5. In La Misère du monde, La situation d'enquête et ses effets, Pierre Bourdieu (dir.) Paris, Éditions du Seuil, 1993
  6. Claude Balier in De l'acte et son récit à la réalité du sujet, op. cité.
  7. Roland Barthes in Le Degré zéro de l'écriture, Éditions du Seuil, Paris, 1953.
  8. In Guy Debord, son art et son temps, Canal +, 1994.
  9. Pierre Bourdieu, in Sur la Télévision, Editions Liber-Raisons d'agir, 1996.
  10. Jacques Lacan, op cité
  11. In L'activité structuraliste article publié par Les lettres nouvelles, 1963.
  12. Entretien de Jacques Lacan avec des étudiants de l'université de Yale, 24 novembre 1975.
  13. Roland Barthes in L'activité structuraliste, op. cité.
  14. Cf. Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, Galilée, 1981.
  15. Cf. Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, La Découverte, Paris, 2002.
  16. Entendu dans son acception philosophique classique, en opposition au logos, la raison.
  17. Raoul Vaneigem, in Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, Editions Gallimard, 1967.
  18. Philippe Breton in Le déclin de la parole, Le Monde Diplomatique, 1997.
  19. Cf. Groupe Marcuse, De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte, réédition 2010.
  20. Citation extraite du film de Guy Debord Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu'hostiles, qui ont été jusqu'ici portés sur le film La Société du spectacle (1975).
  21. Jean Baudrillard, in Télémorphose, Ed. Sens & Tonka, 2001.
  22. Pierre Legendre, La démocratie, cet ersatz de religion, entretien du 30 janvier 2008.
  23. Ibid.
  24. Cf. Daniel Bensaïd in Le spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise : Marx, Marcuse, Debord, Lefebvre, Baudrillard, etc. Paris, Nouvelles Editions Lignes, mars 2011.
  25. Michel Dubec, Expert psychiatre, psychanalyste in André Gide aurait-il pu juger Louis Althusser ?, publié par le Journal français de psychiatrie 2/2001 (n°13)
  26. Jacques Lacan in Séminaire sur l'Angoisse 1962-63, in Le Séminaire livre X, Editions du Seuil, Champ Freudien, mai 2004.
  27. Jean- Baptiste Pontalis in Un jour, le crime Ed. Gallimard, 2010.
  28. Bernard Lahire in Monde Pluriel, collection la couleur des idées, Ed. du Seuil, mars 2012.
  29. Vincent de Gaulejac in Aux sources de la sociologie clinique, Laboratoire de Changement Social, Université de Paris 7
  30. Vincent de Gaulejac in La sociologie clinique entre psychanalyse et socioanalyse, SociologieS.
  31. Jacques Lacan, in Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie, Ecrits, Ed Seuil, 1966
  32. Hélène L'Heuillet, La question de la responsabilité chez Gabriel Tarde, Champ pénal.
  33. In L'Expiation d'Adolphe Müllner, Acte IV, scène IV, édition française, 1823
  34. Georg Simmel in Sociologie. Etudes sur les formes de la socialisation, Paris, PUF, 1999.
  35. Daniel Zagury in Les Psychiatres sont-ils responsables de la raréfaction des non-lieux psychiatriques ? (Conférence de janvier 2002)
  36. Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant in Réponses, Paris, Éditions du Seuil, 1992.
  37. Lucien Sfez in Symbolisme des réseaux, idéologie de la communication In Flux n°16, 1994.
  38. Jean-Michel Bessette in La sociologie criminelle, in Sociologie contemporaine (dir. J-P. Durand et R. Weil), Vigot, 3è édition, 2006.
  39. Jean-Michel Bessette in La sociologie criminelle, in Sociologie contemporaine (dir. J-P. Durand et R. Weil), Vigot, 3ème édition, 2006.
  40. « L'illusio est l'opposé de l'ataraxie : c'est le fait d'être investi, pris dans le jeu et par le jeu. Etre intéressé, c'est accorder à un jeu social déterminé que ce qui y survient a un sens, que ses enjeux sont importants et dignes d'être poursuivis » (Pierre Bourdieu in Réponses, op. cité).
  41. Pour agir, une des premières conditions est de connaître les règles du jeu. Selon Pierre Bourdieu, ces règles sont les pratiques sociales qui régissent le fonctionnement d'un champ. Elles font sens pour les agents, qui incorporent la structure du champ et ses représentations symboliques (leur position dans le champ) les transformant par le fait même en dispositions, c'est-à-dire en catégories de perception, d'appréciation, de comportement...
  42. Concept développé par le sociologue Luc Boltanski (Cf. L'amour et la justice comme compétence, Ed. Gallimard, 2011) qui signifie qu'une personne a un grand capital symbolique, c'est-à-dire un notable, une personnalité,…
  43. Lucie Jouvet in Socio-anthropologie de l'erreur judiciaire, éditions de l'Harmattan, 2010.
  44. Émile Durkheim in De  la  Division  du  travail  social [1893], Paris, P.U.F., 12e édition, 1960.
  45. Ibid.
  46. Ibid.
  47. Ibid.
  48. Luc Boltanski in Institutions et critique sociale. Une approche pragmatique de la domination, 2008.
  49. Dans son livre Surveiller et punir. Naissance de la prison (Gallimard, 1975), Michel Foucault a analysé ce qu'il a nommé les « sociétés disciplinaires », dont on peut situer la période de plus grande actualité du XVIIIe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle, pour penser un ensemble de lieux (prison, asile, caserne, hôpital, usine, école...) analogues dans leur fonction : faire de l'homme un « animal prévisible ».
  50. La « société  de  contrôle » est un concept utilisé par le philosophe Gilles Deleuze (reprenant un terme de William Burroughs) pour désigner les sociétés d'après la fin des institutions disciplinaires. Cf. « Contrôle  et  devenir » et « Post-scriptum  sur  les sociétés
  51. Cf. Louis Althusser in Idéologie et appareils idéologiques d'État, article publié dans la revue La Pensée, n° 151, juin 1970. Louis Althusser analyse le Droit comme relevant des Appareils Idéologiques d'État (AIE).
  52. Entendue comme la Référence absolue présentifiée des textes au nom duquel interviennent les juges, lesquels « exercent l'office de rendre une sentence juridiquement fondée par l'interprétation du cas rapportée au corpus des textes », (Pierre Legendre, Leçons VIII. Le Crime du caporal Lortie. Traité sur le Père, Fayard, Paris, 1989).
  53. Michel Foucault envisage le dispositif comme le « réseau » qu'il est possible de tracer entre les différents éléments d'« un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit, aussi bien que du non-dit » (Cf. Michel Foucault, « Le jeu de Michel Foucault », Dits et écrits, T. II., Paris, Gallimard).
  54. Pierre Legendre in Jouir du Pouvoir, traité de bureaucratie patriote, coll. « Critique », Éditions de Minuit, 1976.
  55. Émile Durkheim in De la Division du travail social [1893], Paris, P.U.F., 12e édition, 1960.
  56. Jean-Marc Marinelli et Parvèz Dookhy in Orienter la réforme pénale, mars 2010.
  57. Pierre Bourdieu in « L'emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 101-102, mars 1994.
  58. Pierre Bourdieu définit la notion d'habitus comme un système de dispositions à la pratique assurant la régularité des conduites, cf. Habitus, 1986, Code et codification, ARSS, n°64.
  59. Fait ou obligation pour les membres d'un groupe social de choisir leur conjoint à l'intérieur de ce groupe.
  60. Selon la théorie des champs de Pierre Bourdieu.