Articulation dynamique

L'articulation dynamique d'un passage à l'acte criminel

S'il est une erreur récurrente fort répandue– par la télévision et une certaine presse qui en font un fond de commerce -, c'est cette illusion que l'identification, puis l'interpellation d'un "suspect" - toujours présumé coupable malgré les précautions dérisoires de langage -, signe la fin d'un mystère criminel. Alors que « l'élucidation de l'affaire ne sort pas le crime de l'ombre »1.

C'est peut-être la fin d'une enquête policière, d'une "traque" montée en épingle, mais c'est aussi et surtout le début d'une quête autrement emplie de sens, celle du comment et du pourquoi le crime a été commis ; autrement dit, la réponse à une question qui hante l'histoire des hommes depuis la nuit des temps, depuis le "crime originel" incarné par le meurtre d'Abel par Caïn, ou par celui de Laïos par Œdipe.

L'angoisse comme moteur du passage à l'acte

On sait aujourd'hui que le passage à l'acte criminel est toujours lié à l'angoisse ; il n'a d'utilité que de faire baisser le niveau de cette angoisse. L'expérience montre qu'il n'y a pas d'autre schéma possible. L'acte est toujours commis sous l'impulsion de l'angoisse.

Un jour, quelque chose, un évènement, un incident, un souvenir, une parole… déclenche l'angoisse chez un sujet, souvent en lui faisant revivre ou remémorer un épisode traumatique douloureux de son passé ; le sujet peut certes tenter de l'éluder, de la contourner, par divers stratagèmes, en travaillant davantage, en faisant du sport, en consommant de l'alcool, du cannabis ou des psychotropes, etc Les symptômes alors se dissimulent, souvent provisoirement. Mais quand l'angoisse revient et se fait plus forte, il se produit un "court-circuit", une interruption de la pensée qui mène au passage à l'acte. Après, il y a toujours une phase d'apaisement. Puis le sujet se "remet à penser".

« Qu'il soit lié à une incapacité à tolérer la frustration, à une tendance à l'impulsivité, à une non prise en compte de la réalité, le passage à l'acte est décharge motrice ou défaillance de la mentalisation »2. Selon d'autres auteurs, il « libère temporairement le sujet de l'impasse et de l'angoisse au détriment d'autrui »3, il est « un moyen de lutter contre l'angoisse d'anéantissement »4, il correspond à « une carence d'élaboration psychique au sens d'une alexithymie »5, il introduit « une rupture de sens », une « paralysie de la pensée dont les sujets se sauvent par un recours à l'acte. »6 Ajoutons que le grand psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis conclut, comme conceptuellement désarmé, que le "passage" ne peut être qu'un "moment hallucinatoire" : « L'hallucination est plus forte que la perception. Je crois qu'à l'instant du meurtre la plupart des criminels sont hallucinés. »7

Ainsi peut-on tenter de dresser un schéma psychodynamique du passage à l'acte criminel, structuré autour d'un certain nombre d'éléments invariants.

On voit bien dans ce schéma l'enchaînement quasi inéluctable des évènements, rarement conscientisés comme tels par le sujet : l'angoisse naît d'une situation considérée - à tort ou à raison - comme hautement problématique. La première conséquence en est une rumination, toujours accompagnée d'un état dépressif (différent d'une maladie dépressive psychiatriquement constituée) et qui s'illustre parfois de cauchemars récurrents qui ne sont en rien prémonitoires mais qui semblent montrer que l'inconscient "rôde" des scenarii de "sortie de crise".

Ensuite, se produisent, concurremment ou successivement, deux évènements :

  • un élément "déclencheur" du passage à l'acte qui intervient sous des formes très diverses : un geste maladroit, une attitude plus ou moins bien perçue, une parole mal ressentie...
  • Un "signal d'alerte" envoyé par le sujet là aussi sous des formes très diverses (un "agir" bizarre, une phrase ambigüe…) envoyé au monde extérieur qui n'en capte jamais le sens caché ou, en tous cas, n'en mesure ni l'urgence ni la gravité.

Enfin, préparé plus ou moins en détail ou à l'apparence d'une impulsivité totale, d'un "raptus", arrive le "moment T", celui du basculement dans le passage à l'acte, suivi régulièrement d'un sentiment passager d'"apaisement", puis d'une "reprise de conscience" comme si la mentalisation des évènements reprenait son cours.

Passé incorporé et contexte d'action

L'objectif de l'acte est donc toujours de faire chuter la tension ; autrement dit, le passage à l'acte est résolutoire de l'angoisse.

Toutefois, cette approche, aussi essentielle soit-elle, ne peut suffire : l'être humain ne peut être réduit à sa seule structure de fonctionnement psychique. Tout individu est le produit de sa propre histoire. Il est aussi un être social, façonné depuis son plus jeune âge par l'intégration d'innombrables éléments d'influence sociaux, les « habitus » de Pierre Bourdieu, les « dispositions » de Bernard Lahire et « programmé », ou « prédisposé », par les contraintes ou les représentations intériorisées des expériences passées (champs scolaires, éducatifs, professionnels, religieux, associatifs…) desquels il relève. « Face à telle ou telle situation, l'acteur agit ou réagit en fonction de ce qu'il croit immédiatement reconnaître des impératifs liés à cette situation en fonction de ses expériences passées. Ce que l'acteur perçoit, voit, sent ou se représente de la situation présente et ce qu'il y fait ne se saisit qu'au croisement des propriétés (objectivables) de la situation en question et de ses propriétés incorporées (dispositions mentales et comportementales plus ou moins cohérentes ou contradictoires formées au cours des expériences socialisatrices passées). »8

Sociologiquement, l'agir est donc une dialectique complexe, individuelle, fragile, parfois contradictoire, entre un passé incorporé et un contexte d'action qui se présente plus ou moins brutalement.

La clinique globale d'un acte criminel ne peut donc, parallèlement à l'analyse de ses caractéristiques psychiques, s'exonérer de l'examen des processus de socialisation du sujet dont l'agir et les pratiques sont conditionnées par la nature, le contexte et les contenus du passé incorporé.

Au prisme du pénal

Le droit pénal français prévoit non pas le jugement de l'acte criminel, mais le jugement de l'auteur de cet acte. On a donc, d'un côté, un crime aux circonstances objectivés par l'enquête policière et les expertises techniques et, de l'autre, un "sujet/auteur/agent" doté d'une structure psychique de personnalité particulière et d'une constitution sociale tout aussi particulière.

Comment articuler ces problématiques et traduire ces dynamiques dans les débats contradictoires de cour d'assises ? C'est toute la difficulté de la Justice pénale que de traduire concrètement, dans l'oralité de l'audience, cette articulation dialectique entre, d'un côté, la personnalité de l'accusé (subjectivée par les témoignages), ses dires (souvent évolutifs au fur et à mesure de la procédure et parfois même contradictoires selon ses interlocuteurs) et, de l'autre côté, les circonstances matérielles des faits criminels.

L'enjeu est capital car c'est de l'appréhension de cette articulation avec ses complexités et ses méandres que, procéduralement, doit naître dans l'esprit des jurés une intime conviction, prélude à un délibéré collégial, puis à un verdict.

 

Champs de Verdict

Reconstruction d'un Acte

 

 

  1. J-B Pontalis in Un jour, le crime, NRF, Gallimard, 2011.
  2. Patrick Ange Raoult in Clinique et psychopathologie du passage à l'acte, Groupe d'études de psychologie, Bulletin de psychologie, 2006/1 - Numéro 481.
  3. Cf. Le passage à l'acte. Aspects cliniques et psychodynamiques, Frédéric Millaud, Paris, Masson, 1998.
  4. Cf. L'adolescence et le recours à l'agir dans le monde actuel, Philippe Mazet, dans Grivois (H.), Les monomanies instinctives, Paris, Masson, 1989.
  5. Cf. Le déterminisme de la carence d'élaboration psychique dans le passage à l'acte, Monique Tardif, in Le passage à l'acte. Aspects cliniques et psychodynamiques, Paris, Masson, 1998. « L'alexithymie est caractérisée par l'incapacité à développer une activité symbolique, par l'inhabilité à mettre en mots et à différencier émotions et sensations corporelles, par un appauvrissement de la vie fantasmatique »
  6. Claude Balier, in Préface de Psychopathologie des agresseurs sexuels, André Ciavaldini, Paris, Masson, 1999.
  7. J-B Pontalis in Un jour, le crime, NRF, Gallimard, 2011.
  8. Bernard Lahire in Monde Pluriel, collection la couleur des idées, Seuil, mars 2012.