La Mère et la mer

En 2013, Fabienne Kabou a volontairement laissé sa fille de 15 mois se noyer sur la plage de Berck-sur-Mer. Le 24 juin 2016, la cour d’assises du Pas-de-Calais a reconnu la grave altération de son discernement mais l’a condamnée à 20 années de réclusion criminelle. La jeune femme a fait appel de sa condamnation.

En cette soirée du 19 novembre 2013, Fabienne Kabou marche sur la plage déserte de Berck, sa fillette de 15 mois, Ada, dans les bras. « À trois reprises, j’ai vu des rayons de lumière, comme des projecteurs, qui semblaient me montrer la direction de la mer. Puis j’ai compris que ce n’était que la lumière de la lune entre les nuages. Si ce soir-là, la lune avait été noire, alors, peut-être… » Fabienne dépose sa fille sur le sable, engoncée dans une épaisse doudoune, l’embrasse et lui demande pardon. Elle patiente encore un peu, attendant (espérant ?) un gémissement, un cri de la petite fille qui aurait pu changer le cours du destin. Rien. Le silence. Lorsque les premières vaguelettes de la marée montante viennent lécher ses chaussures, Fabienne se détourne brusquement et remonte la plage, sans un regard derrière elle. « Elle avait déjà depuis longtemps quitté notre réalité pour le monde des signes », commentera le psychiatre Daniel Zagury.


Fabienne regagne la chambre 11 de l’hôtel, prend une douche "bien chaude" et s’endort d’un sommeil de plomb, sans rêve ni cauchemar. Le lendemain matin, lorsqu’elle quitte l’établissement pour regagner Paris, elle assure à l’hôtelier avoir passé une "excellente nuit". Sur son agenda, à la date de son crime, elle note : « chambre 11, vague, 21h-21h30 ». Quatre jours auparavant, à la date du 15 novembre, elle avait écrit : « Faire le plus rapidement possible ce que tu as en tête mais tu continues à hésiter ».


Les avocates de Fabienne Kabou

Maraboutage et clivage


Le juge d’instruction Hervé Vlamynck comprend que le crime n’est pas un infanticide ordinaire : l’enfant n’a jamais été maltraitée auparavant, bien au contraire, et la mère est une intellectuelle qui s’interroge sur son acte. Les circonstances du passage à l’acte semblent très inadaptées et décalées : Fabienne donne son vrai nom à l’hôtelier ; au fil des rues de Berck, elle ne cesse de discuter, à visage découvert, avec les passants rencontrés, faisant ainsi de chacun d’entre eux un témoin potentiel ; elle conserve les billets de train qui seront retrouvés, ce qui permettra de constater que le volet "retour" est identique à l’"aller", valables tous les deux pour un adulte et un enfant… Elle précise que, dans ce train, il y avait des hommes d’affaires et qu’elle était sûrement la seule passagère en "voyage d’agrément".

 Que dit Fabienne de son mobile ? « J’ignore les raisons de "mon" crime. J’étais dans un conflit intérieur, c’est pourquoi j’ai laissé de "petits cailloux blancs" derrière moi. Mais je ressentais un sentiment d’urgence, une contrainte implacable, je n’avais pas le choix. Il fallait sauver Ada d’un destin, un "sort" pire que la mort. Je n’ai jamais eu l’intention de tuer ma fille. Je ne me trouve aucun mobile. J’ai cherché, cherché… Je n’ai rien trouvé d’autre que les prédictions maléfiques qui m’avaient été faites. Si j’évoque la sorcellerie, c’est par défaut, parce que je ne trouve aucune autre explication. J’ai vu des guérisseurs, des marabouts, des voyants… pour me soigner, me désenvoûter. L’un m’a dit :"Vous aurez un voyage à faire avec votre fille. Ce sera un crève-cœur" »

 Fabienne Kabou est issue d’une double culture : elle a été élevée à Dakar "à l’occidentale" mais entre ses parents, d’un milieu aisé, et ses deux grands-mères qu’elle adorait et dont l’une au moins ne jurait que par les "mauvais sorts" jetés par les marabouts sur les femmes de la famille. Autre souci : ses parents n’ont jamais vécu ensemble et, en 1980, alors que Fabienne n’a que trois ans, le père se marie avec une nouvelle femme. « Fabienne me reprochait de n’avoir pas épousé sa mère, cela revenait continuellement », dit Etienne Kabou à l’audience. Quant à la belle-mère, elle sera tout de suite classée parmi les personnages malfaisants, au même titre que deux tantes accusées d’être "jalouses". Angèle, la mère de Fabienne, en rajoute : « Comment comprendre que Fabienne échoue à tout, que rien ne lui réussisse ? Cela ne peut être qu’une tentative de maraboutage, j’en suis persuadée ».

 Le Père et le compagnon

 En 1995, à 18 ans, Fabienne décroche son bac et souhaite partir étudier en France. « Quand elle a quitté Dakar, le contrat était clair : elle faisait des études que je finançais, raconte son père. Puis j’ai appris qu’elle n’était plus inscrite à la faculté. Je me suis senti trahi. » Etienne Kabou, ancien fonctionnaire international, droit dans son costume gris impeccable, ajoute : « Après quelques années en France, Fabienne avait considérablement changé. Elle n’était plus aussi "réceptive" qu’avant ». Après une année en gestion et deux ans en licence de philosophie, Fabienne a en effet abandonné ses études. En 2001, elle rencontre Michel Lafon à son atelier d’artiste sculpteur de Saint-Mandé. Elle a 24 ans, il en a 55. Il a longtemps travaillé en Afrique et il est fasciné par la beauté, l’élégance naturelle et l’intelligence de Fabienne. Elle, bien sûr, trouve un père de substitution, cultivé, portant beau et rassurant. En 2007, ils vivent ensemble à Saint-Mandé. La confusion entre les "pères" ne s’arrête pas là : Michel Lafon vit séparé, mais non divorcé, d’une femme qu’il voit fréquemment. Fabienne en souffre : Michel et son ex-femme partagent des secrets dont elle est exclue, exactement comme son père et sa belle-mère. « Fabienne était extrêmement jalouse de tout le monde, elle se sentait persécutée », déclare à l’audience Michel Lafon. Dans le psychisme extrêmement clivé de Fabienne, l’ex-femme de Michel vient se ranger dans le clan des "malfaisantes". Dans ce "clan", aucun homme. Pour Fabienne, les hommes sont inconstants, absents ou abandonniques. Ils ne comptent finalement pas beaucoup.

 Paradoxalement, la mort d’Ada révèle son existence. Car personne - pas même la mère de Fabienne - n’avait été prévenu de la naissance. Michel Lafon s’était aperçu de la grossesse de sa compagne en février 2012 et il s’était résigné. Dès cet instant, la jeune femme s’enferme dans l’atelier de Saint-Mandé et n’en sortira qu’un an et dix mois plus tard, pour se rendre à Berck. Déjà volontairement démunie de compte bancaire, de carte de sécurité sociale…, Fabienne achève de "gommer" son existence et celle de sa fille à naître. En l’absence de Michel, elle accouche seule : « Ça a été un momentd’émerveillement ». Michel se prend d’une vraie affection pour Ada, il la promène tous les matins. Mais l’atelier n’est pas conçu pour élever un enfant et Fabienne doit bientôt soutenir sa thèse de doctorat. Il est convenu qu’Ada parte une année au Sénégal avec la mère de Fabienne. Officiellement, Ada quitte donc la France avec sa grand-mère le 19 novembre 2013, le jour de sa mort. « Le suivi médical durant la grossesse, l’accouchement en présence de sa mère à la clinique, la déclaration à l’état-civil, le départ d’Ada pour le Sénégal… J’ai tout gobé. Ce ne sont plus des mensonges, c’est une trahison totale », constate Michel à l’audience. « À la naissance d’Ada, réplique Fabienne Kabou, j’ai eu le sentiment que Michel me reprochait de lui avoir "fait un enfant dans le dos", le même reproche exactement que celui fait par mon père à ma mère à ma naissance. »

 Un délire psychotique "à bas bruit" 

 L’accusation imagine un crime dicté par l’impasse dans laquelle ses innombrables mensonges ont conduit Fabienne. Pas du tout, rétorquent les experts psychiatres, les mensonges ne sont que la conséquence d’un délire psychotique paranoïaque. « Fabienne Kabou n’est pas une petite menteuse, c’est une grande délirante ! » lance à la barre Daniel Zagury. Même raisonnement pour la "sorcellerie" qui ne vient qu’habiller culturellement le délire persécutif. Fabienne Kabou "décompense" à partir de 2008 avec l’apparition de ses "hallucinations" : la chaîne hi-fi qui s’arrête, une porte fermée à clé qui s’ouvre, des coups sourds dans les murs… « Une construction délirante se met alors en place, explique Daniel Zagury. Les personnes malveillantes apparaissent, "les sorcières". Fabienne est plus que jamais persuadée de l’existence de la malédiction ancestrale. Quand Ada naît, sa mère ressent une peur panique que les "sorcières" ne se penchent au-dessus du berceau de sa fille. » L’enfant doit être dissimulée. Mais cela ne suffit plus. « Le scénario délirant prend corps, poursuit le docteur Maroussia Wilquin. Elle a la conviction de l’extrême danger qui menace Ada, bien pire que la mort. Ce n’est pas tant l’enfant qu’elle supprime que le danger qui menace l’enfant. »

 Dans son délire, Fabienne Kabou essaie de lutter contre ces "idées parasites" mais irrésistibles qui s’imposent à elle. Elle espère un signe qui vienne briser le déroulement infernal du destin, ce fatum tragique qu’elle pressent. C’est au nom de cette résistance intérieure, qui semble prouver que son espace psychique n’était pas totalement envahi par la psychose, que les psychiatres renoncent à prononcer l’abolition du discernement. Ils y préfèrent l’altération qui permet un procès pénal tout en atténuant, en principe, le quantum de la peine mais sans résoudre la problématique du soin psychiatrique en détention.

 Le procès a détruit Fabienne un peu plus. Au fur et à mesure des cinq jours d’audience, on l’a vu se tasser sur elle-même, jusqu’à disparaître de la vue de tous. Comme un désir de néantisation, alors même qu’une partie d’elle-même s’est déjà désagrégée sur la plage de Berck lorsqu’elle a offert sa fillette sans nom, son double, à la Mer.

 Jean-Charles Marchand

 Note : cet article a été publié début juillet 2016 dans le hors-série "Spécial faits divers" du magazine Causette sous le titre "Si ce soir-là la lune avait été noire… »