Juger les fous, à tout prix

Il y avait eu la "bataille de chiffonniers" entre trois collèges d’experts psychiatres lors des deux procès de Stéphane Moitoiret poursuivi pour le meurtre abominable et immotivé d’un enfant de 11 ans en juillet 2008 à Lagnieu. En première instance comme en appel, Moitoiret, pourtant cliniquement schizophrène délirant princeps, avait été reconnu responsable de ses actes et condamné à 30 ans de réclusion devant la cour d’assises d’appel de Lyon (voir Valentin et les délirants, J-C Marchand, Ed. Anne Carrière, 2014). Les docteur Daniel Zagury et Jean-Louis Senon avaient alors publié dans la revue L’Information psychiatrique (2014 ; 90 : 627–9) un éditorial virulent et alarmiste, intitulé : "L’expertise psychiatrique pénale en France, un système à la dérive". 

Ce texte n’aura servi à rien. Une affaire criminelle, étrangement similaire par son déroulement procédural et sa conclusion provisoire, jugée (en première instance) par la cour d’assises du Gard a abouti à la même conclusion : la responsabilisation et la condamnation à 20 ans (verdict du 23 mars 2016) d’un accusé décrit comme "schizophrène paranoïde" par deux rapports de collèges d’experts sur trois, le dernier ayant en outre soulevé les soupçons de la défense quant au sérieux avec lequel l’expertise avait été menée.


Amaury Maillebouis, un étudiant de 25 ans, est poursuivi pour avoir tué sous les yeux de la mère, son fils de 8 mois, Ambroise, en lui projetant violemment la tête au sol, à deux reprises, sur un chemin forestier non loin de son domicile de Bessèges, le 7 août 2012. Sa compagne, Marine, avait quitté Amaury au mois de mai précédent, "effrayée par ses crises de violence extrême" : « Il plantait des tournevis dans des dictionnaires, il cassait des objets et disait à propos du bébé, en lui mordant la joue: "Je le tue ou je me tue". Déjà à la maternité, il a été insupportable il ne voulait pas de néons, il voulait que ce soit à la bougie. Il vit dans un autre monde. Il ne voulait pas reconnaître Ambroise parce qu’il ne voulait pas être fiché par la société, ou je ne sais pas quoi."

Ce 7 août 2012, Marine revient dans le Gard "parce qu’Amaury m’avait demandé en pleurs de revoir son fils qu’il n’avait pas vu depuis le mois de mai". À peine arrivée chez Amaury, la dispute commence : sur la nourriture de l’enfant qu’Amaury qualifie de "malbouffe" ; sur la sieste du bébé à laquelle Amaury préfère une promenade dans la forêt. « Il a refusé de lui mettre de la crème solaire parce que c’est pas naturel. Quand j’ai essayé de reprendre l’enfant, il m’a poussée violemment, il a pris Ambroise et l’a jeté au sol alors que j’étais à terre, je me suis relevée il m’a repoussée et il l’a laissé sur le sol. Il est parti, il n’en avait rien à faire. » Amaury s’enfuit en effet pour une cavale de quatre jours dans cette région sauvage qu’il connaît par cœur, puis il se livre, sur les conseils de son père.

Les premiers examens psychiatriques concluent à son irresponsabilité judiciaire pour maladie mentale. Il est donc interné deux ans à Uzès. Il est même placé en liberté provisoire pendant six semaines à l'été 2014, avant que le parquet n’obtienne son incarcération. Les deux premières expertises psychiatriques le décrivent comme atteint d’une grave psychose et, à ce titre, irresponsable pénalement, sa maladie mentale étant en rapport direct avec les faits reprochés. Un procès s’annonce donc impossible et l’on s’achemine vers une mesure d’hospitalisation sous contrainte. Jusqu’à ce que soit commis un troisième (!) collège d’experts, mené par le docteur Roland Coutanceau, qui conclut, comme il l’avait déjà fait lors de l’instruction menée contre Stéphane Moitoiret, à la quasi absence de délire d’Amaury et le déclare apte à comparaitre devant une cour d’assises…

Pourquoi une troisième expertise et pourquoi ce choix du Dr Coutanceau ? Une seule réponse à cette question : il fallait tout tenter pour "responsabiliser" Amaury afin de pouvoir le juger et le condamner. La mère de l’enfant, partie civile, avait prévenu : « Ambroise est la plus belle chose qui me soit arrivée. Il l'a tué. Je ne le vois plus comme son père mais comme son meurtrier. Je vivrais très mal qu'il ne soit pas condamné. » Comme pour Moitoiret, la justice a préféré la compassion devant la douleur de la mère à la réalité clinique d’un accusé psychotique.

Amaury est né dans une voiture, près d’un hôpital, car ses parents voulaient que l’accouchement soit "naturel". Ces mêmes parents divorcent quelques années plus tard. La séparation est longue et conflictuelle. Un témoin dira même : « Même quand il était enfant, c'était Amaury le seul adulte. » Son père, qui aura eu cinq enfants avec quatre femmes différentes, vit "dans la forêt" à Bessèges où il est éducateur ; il transmettra à son fils une certaine vision du monde : la liberté (Amaury grandira hors de tout cadre contraignant), l’amour et le respect de la nature, le végétalisme, la décroissance ; Amaury n'utilise ni téléphone portable, ni carte bancaire, ni matériel informatique et ne regarde pas la télévision. 

Première alerte à 16 ans : une sortie de surf avec des copains à Anglet se termine à l’hôpital psychiatrique après un accident de voiture. Le psychiatre diagnostique chez Amaury un "état confusionnel aigu" qui "cède" rapidement, mais il estime que son discours est "flottant", tout comme son ancrage dans la réalité. « Les médecins nous avaient alors dit que ce serait bien qu’Amaury ait un suivi psychologique. Mais son père et Amaury ne voulaient pas », dit sa mère. Celle-ci récupère son fils, déscolarisé, à Paris et le loge dans un studio de l’immeuble où elle vit. Pendant un an, il s’assomme au cannabis en rédigeant un "livre de science-fiction". Sa mère reconnaît qu'Amaury avait, depuis de longues années, "des comportements inquiétants, déroutants". C’est pourquoi elle avait tenté de le "mettre à l'écart" près d’elle. Le père, lui, admet être "passé à côté" de son fils sans lui avoir "permis d'exprimer ses difficultés".

A 18 ans, Amaury part seul en Inde pour deux années. Il reprend ses études et obtient un bac avec mention au lycée français de Pondichéry. « C’était un jeune très intelligent, très seul et profondément tourmenté », se souvient l’un de ses professeurs. Deuxième alerte : Amaury s’enfuit de Pondichéry dans la ferme intention de se suicider, mais renonce à passer à l’acte. De retour à Paris, il décroche un DEUG d’histoire et rencontre Marine, étudiante elle aussi. Ambroise naît en décembre 2011.


                Copyright PQR / La Dépêche

Que pense Amaury ce ces évènements à l’heure de son procès ?
De l’hospitalisation d’Anglet ? « J'avais fumé, je buvais de l'absinthe, j'étais en plein soleil et je ne buvais pas d'eau parce que j'en bois jamais. Petit à petit, j'ai entendu des voix dans ma tête, j'ai eu l'impression qu'il y a d'autres humains qui écoutent ce que je pense, comme si on me voit dans ma tête. Et là je croyais que comme mon père m'avait éduqué de la bonne manière, j'étais éveillé. Donc, Dieu veut qu'on m'observe parce que je suis un modèle. Je suis l'élu et je voulais transmettre ça à mon fils. »
De son séjour à Paris près de sa mère ? « Je fumais des joints tous les soirs. Je commençais à avoir des hallucinations, j'étais complètement parano. »
De son séjour en Inde où il consommait de la Kétamine, un anesthésiant pour animaux ? « À l'époque j'étais en contact avec les Dieux… »
Que pense-t-il de sa mère ? « J'ai l'impression de la détester depuis dix ans, cette femme, mais elle ne le sait pas. »
De Marine ? « Elle m'a trompée et elle m'a dit que l'enfant n'était pas de moi. »

Venons-en aux experts. À l’audience, pour le premier collège, les docteurs Valérie Perotti-Coste et Monnier répètent qu’Amaury était irresponsable au moment des faits, car son discernement était aboli. « Nous avons noté beaucoup de bizarreries et d'éléments délirants. Le discours de l’accusé n'a pas de sens, ni de cohérence ; Il n'a pas conscience de la gravité de ses propos, il nous dit : "je peux faire des choses graves, frapper ou égorger des humains" ; Il nous dit aussi qu’il se sent "la clé angulaire du destin mondial", qu’il peut "voler dans l'espace mais pas trop loin parce que ça l'épuise." Sur la mort de son fils,  il dit : "J'avais l'impression que Marine voulait transformer Ambroise en monstre, mon fils était devenu un monstre, il ne me ressemblait plus, elle me l'avait tué" ; "il était déjà perdu et je l'ai sauvé. Je ne regrette pas qu'il soit mort". Il ajoute : "Quand je me replonge dans la scène j'entends : tue-le !" C'est un tableau clinique qui n'est pas simulé ni mimé : le sujet nous livre des éléments qui peuvent avoir des conséquences très graves sur lui, et cela sur un ton monocorde, sans affects. Tous ces éléments nous ont fait émettre l’hypothèse de l’existence d'une maladie mentale aiguë, envahissante, sévère, qui est la schizophrénie paranoïde. Le sujet présente donc un état de dangerosité psychiatrique majeur sous-tendu par une pathologie sévère. Nous conseillons des soins sous contrainte en milieu spécialisé. » A l’objection récurrente qu’il semble pourtant avoir un comportement pragmatique et relativement adapté, les experts répondent que le délire est bien présent, mais que cela n’empêche pas de conserver les gestes de la vie courante. « Malgré son délire, si vous lui dites à table : "passe-moi le sel", il va vous passer le sel. C'est presque une schizophrénie paranoïde à l'état pur car il n'y a que très peu de désorganisation du cours de la pensée. » Au nom du deuxième collège, le docteur René Pandelon,  ancien directeur de l’Unité pour Malades Difficiles (UMD) de Montfavet, confirme le diagnostic de psychose et l’irresponsabilité pénale qui en découle.

Pour le troisième collège, le docteur Serge Bornstein dépose seul en visioconférence, en l’absence de son confrère Roland Coutanceau. La défense s’échauffe : Me Pasquet, avocat d’Amaury parle de désinvolture inadmissible : « Sans le rapport du Dr Coutanceau, dont nous savons qu’il est le rédacteur, il n'y aurait pas de procès ! Et il ne vient pas rendre compte de ce travail et ne donne pas d'explications… » Serge Bornstein tente de commencer ses explications : « Avec Mme Weyergans, psychologue clinicienne qui est aussi la compagne dans la vie du Dr Coutanceau, nous avons examiné l’accusé… » ; Stupeur de la Cour et de Me Pasquet : deux des experts du troisième collège sont concubins, ce que tout le monde ignorait. « Au moment où nous l'examinons, reprend  imperturbablement le Dr Bornstein, l’accusé n'est ni délirant ni dissociatif. Nous ne retrouvons pas d'éléments de pathologie mentale, aucun symptôme franc de décompensation psychotique, même si son profil de personnalité montre quand même un aspect assez flou. L’accusé dit n'avoir eu aucune animosité vis à vis de l'enfant mais, dit-il, "Marine m'embêtait, alors j'ai détruit l'objet de la discussion". »  Me Pasquet s’énerve franchement : « Six experts nous parlent d’un fou dangereux et vous d’un type presque normal ! Avez-vous eu son dossier médical ? Vous souvenez-vous qu’il a passé deux ans en hôpital psychiatrique où d’ailleurs vous êtes censé l’avoir vu et non en détention comme vous le prétendez ? »
« Je ne sais pas, c'est le Dr Coutanceau qui a fait le rapport, je le remplace au pied levé puisqu'il est en vacances. », se défend Serge Bornstein.
« Vous avez quand même rencontré l'accusé ? », questionne un assesseur.
 « J'ai beaucoup d'affaires, je ne me souviens pas du jour et de l'endroit… » 
« Je vous pose solennellement la question, intervient la Présidente. Avez-vous effectivement rencontré personnellement l’accusé Amaury Maillebouis ici présent dans le box ? »
« Oui, j'étais avec mes deux confrères. Mais je ne m'en souviens plus très précisément. Je suis à la retraite maintenant. »
« J'ai la certitude que mon client n'a jamais rencontré ce monsieur ! », assure Me Pasquet.
La présidente congédie Serge Bornstein et suspend l’audience. 

À la reprise, l’Avocate Générale et l’avocat des parties civiles tentent de minimiser l’incident. Me Pasquet renonce à demander le renvoi du procès mais obtient que soit actées par la Cour "ces révélations qui peuvent faire douter de l'impartialité et de la sincérité de l’expertise", la proximité affective de deux experts et les doutes sur la présence du Dr Bornstein durant l’entretien avec l’accusé. Il annonce aussi que si tel a été le cas, il déposera une plainte contre l’expert. « Avoir voulu juger Amaury Maillebouis devant une cour d'assises est une impasse », a conclu l’avocat. « La troisième expertise psychiatrique a été ordonnée et conduite dans des conditions totalement extravagantes pour le juger sous prétexte que l'on devait bien cela à la mère et à la victime. »
Parole est redonnée à Amaury pour expliquer pourquoi il n’a jamais fait état de problèmes mentaux avant les faits. « C'est vachement dur d'avouer qu'on est un malade mental ; je suis là dans mon box, on me regarde comme un monstre, c'est vachement dur. Quand j'ai l'impression que je sors de moi-même, j'ai l'impression que les autres le voient, pourquoi j'irai en parler ? Je l'ai vu tout à l'heure ici, il y a eu une explosion des fenêtres de cette salle ; il y a un gros monstre qui est venu mais, ça, personne ne l'a vu… »

Verdict : culpabilité, pas d’irresponsabilité pénale, 20 ans de réclusion criminelle.