"Intime conviction" : une téléréalité judiciaire ?

Faire rejuger l’accusé d’un crime sur un plateau de télévision par un panel/jury de téléspectateurs ? Faire d’une audience pénale une "téléréalité judiciaire" ? Certaines chaînes commerciales en avaient rêvé mais elles y avaient sagement renoncé. Les risques juridiques étaient trop importants, même mis en regard de l’audimat potentiel de ce qui aurait constitué l’"apothéose" de la Justice/Spectacle.

 

Très étonnamment, c’est la chaîne ARTE qui s’y est risqué à partir du 14 février 2014 avec le programme "Intime conviction", s’abritant derrière une exigence pédagogique et l’interactivité TV / Internet du projet, ce que les télécrates nomment un dispositif bimédia.

 Mais, pour ce faire, les instances de production et de réalisation ont commis deux erreurs majeures qu’a sanctionnées la Justice :
     - Un scénario qui, selon l’ordonnance même du Juge des référés, n’est que « la reprise quasi servile de l’histoire du docteur Jean-Louis Muller et du suicide de sa femme », affaire pour laquelle une cour d’assises a définitivement acquitté le médecin ;
     - Le fait que la diffusion du téléfilm d’abord puis la mise à disposition des internautes sur un site dédié de nouveaux éléments conduisent in fine à rejuger ce dossier. Deux fois, qui plus est : à travers un premier "verdict" délivré par les faux jurés de l’émission de fiction à l’issue d’un "délibéré", puis avec le "verdict" des internautes appelés à voter.

C’est l’articulation de ces deux erreurs que la justice saisie en référé (ordonnance en référé du 27/02/2014), puis en appel (arrêt du 28/02/2014), a condamné par l’interdiction de poursuivre le programme, soulignant que : « La parodie de justice à laquelle se livrent les comédiens, les anciens magistrats, les actuels avocats et les jurés peut avoir un but pédagogique mais pour ce faire, elle ne peut pas s’appuyer sur des faits récents et refaire le procès d’un homme qui vient de vivre 14 années de procédure difficiles ni prétendre refaire le vrai procès d’assises qui pour des raisons entre autres de protection de la vie privée, ne peut en aucun cas être filmé. » L’ordonnance d’appel s’interroge encore sur les intentions pédagogiques du projet d’ARTE : si ces intentions étaient réelles, rien n’empêchait les auteurs, s’agissant d’une fiction, de concevoir un scénario original, sans lien avec une affaire réelle.
Le juge rappelle aussi, et c’est peut-être l’essentiel, que « les moyens opposés par les sociétés de production et de diffusion selon lesquels les faits divulgués lors d’une audience pénale sont publics et peuvent être licitement repris ne sont pas pertinents car ils s’appliquent aux cas où cette reprise est fait dans le cadre d’un documentaire ou d’un article d’information et non dans le cadre d’une œuvre de fiction. »

Dans un entretien accordé à Télérama.fr le 24/02/2014 (donc avant les décisions judiciaires), le réalisateur d’"Intime conviction" tentait déjà de répondre aux critiques : « Nous voulions appréhender la réalité, c'est indéniable. Mais je crois que nous sommes allés bien au-delà d'un simple voyeurisme, même s'il faisait aussi partie du projet. »

Cette idée de vouloir appréhender la réalité par le détour d’une fiction (ou d’une pseudo-fiction si l’on adhère au raisonnement des juges), est très étrange : comment peut-on justifier la nécessité de recourir à l’imaginaire fictionnel pour faire retour au réel ? Au seul prétexte qu’il est illicite de filmer les débats de cours d’assises ?

Toute l’expérience de l’émission « Verdict » montre qu’il est tout à fait possible, sans transgresser les règles de la procédure, de ne pas s’écarter de la réalité pénale pour la retranscrire, sans la déformer ou la fausser. Mais cela suppose de ne rien céder au spectaculaire, de se tenir à une distance clinique et non purement émotive des faits et des protagonistes et, surtout, à fournir au citoyen/téléspectateur les clés de compréhension d’un passage à l’acte criminel et les enjeux pénaux qui en découlent.
Pour que celui-ci puisse se forger sa propre opinion en toute conscience ; non pas pour le transformer en voyeur ou en juge.