Du "fait divers" comme non/sens

Qu’est-ce qu’un "fait divers" criminel vu par la grande majorité des médias ? Essentiellement une absence de sens, un drame de l’instant et un dérivatif spectacularisé à l’angoisse sociale généralisée.
La société produit des crimes parmi lesquels les médias opèrent une sélection pour ne retenir que ceux dont le système espère qu’ils capteront l’attention du lecteur-auditeur-téléspectateur par l’hyper-émotion qu’ils sont censés procurer. Une fois sélectionné, le fait divers va "tourner" rapidement en boucle dans les matinales des radios, les quotidiens nationaux, les journaux télévisés, puis les news magazines pour s’éteindre avec le prononcé de la mise en examen de l’auteur qui signera généralement l’épilogue journalistique de l’affaire.

 

Pulsion de mort et instantanéisme

C’est qu’il ne s’agit plus que très rarement de tenter d’expliquer, de comprendre, de mesurer, de contextualiser, de mettre en perspective, etc., mais de montrer : dévoiler l’horreur des faits, exhiber la perversité de son auteur et la perfidie de son mobile. Car c’est bien à la part de pulsion de mort qui nous habite que s’adresse le fait criminel ainsi travesti, car amputé de tous les signifiants qui seuls peuvent en rendre compte.

"L’information permanente" renvoie au virtuel ; le fait divers a une durée de vie de plus en plus courte. Il doit être consommé rapidement sous peine de péremption. Ainsi conçu, le fait divers est sans passé et sans avenir. Il n’a d’existence - réelle puisque médiatisée - que dans le présent, l’immédiateté. « L’époque actuelle a délié quelque chose avec le passé comme avec le futur. C’est une espèce de présent qui se voudrait auto-suffisant. C’est-à-dire quelque chose d’un peu monstrueux qui se donnerait à la fois comme le seul horizon possible et comme ce qui n’a de cesse de s’évanouir dans l’immédiateté.» (


Le débat Scam au Figra 2013 : "Quand l’information devient spectacle". © MPouleur/FIGRA

Ainsi fonctionnent les chaînes dites d’"informations permanentes", ressassant des "brèves" et des sujets convenus, voire indigents, ou diffusant durant des heures des images sans pertinence censées illustrer l’attente d’un Événement (village de Bugarach où la presse a attendu en vain la fin du monde, appartement de DSK à New-York, hôpital de Londres où était attendu la naissance du bébé royal,...). Lors du débat de la Scam lors du FIGRA, je me suis demandé si « le fait de filmer le vide était encore de l’information… »

Etiologie du fait criminel

Le fait divers, devenu médiatiquement obsolète, disparaît au moment précis où il commence pourtant à produire ses premiers effets de sens. Avec les auditions du prévenu et des témoins, les vérifications, les apports techniques, médico-légaux, scientifiques, les expertises psychiatriques et psychologiques, le dispositif d’instruction criminelle à la française fournit une masse considérable d’informations qui, une fois ordonnées et structurées, raconte une toute autre histoire que celle bégayée par des médias trop pressés.

De ce matériau fourni par l’instruction, se dégagent toujours des lignes de force historiques, sociales, psychiques et tensionnelles qui fournissent une vérité bien plus riche, plus complexe, plus passionnante et surtout signifiante. Le "fait" perd alors son statut de "divers" : il change de nature, il abandonne ce caractère anomique évoqué par Roland Barthes, pour devenir un fait particulier survenu dans le parcours de vie d’un individu spécifique évoluant dans une dynamique psycho-sociale singulière. Le fait peut alors être observé comme une totalité, depuis les contextes psychologiques repérables dans une anamnèse et l’analyse des processus de socialisation jusqu’au passage à l’acte, en passant par les signes prodromiques et les éléments déclencheurs. Ce sont ces éléments-là que "Verdict" s’efforce de rassembler et de structurer.

Mais de cette "étiologie" du fait criminel, le lecteur/auditeur/téléspectateur devra faire l’économie car elle ne lui sera que rarement racontée. Sauf, au mieux, pour le fait criminel, à resurgir aux détours de chroniques judiciaires pour livrer quelques-uns de ses fragments ou, au pire, à être exhumé pour être recyclé par les programmes télévisées d’"entertainment", dont se sont dotées la plupart des petites chaines de la TNT, qui en "reconstitueront" à moindre coût les aspects les plus choquants sans en livrer aucune des clefs d’analyse, parachevant ainsi sa réification au seul bénéfice du commerce spectaculaire.