L'illusion et les périls de la criminologie comme "science autonome"

Sous l'impulsion d'Alain Bauer, personnage multi-facettes et multicartes, la criminologie a tenté ces derniers mois un passage en force pour tenter de s'imposer comme une discipline scientifique autonome, déclenchant l'ire du monde universitaire.


Il ya un an déjà, lors de la publication du "rapport Villerbu" (Le professeur Loïck Villerbu (Université de Rennes 2 - Haute Bretagne), Président de la Conférence Nationale de Criminologie, concluait dans un rapport remis au ministère de l'Enseignement et de la Recherche à la création d'une section de criminologie au sein du Conseil National des Universités ainsi que d'une "Conférence Universitaire de Criminologie"), près de 70 universitaires écrivaient déjà dans une déclaration solennelle : « Nous contestons à la criminologie toute qualification de "discipline" autonome ou de "science" à part entière.

En un siècle d'existence, la criminologie n'a en effet jamais été autre chose qu'un champ d'étude au croisement de nombreuses disciplines ».

C'est le point central du débat : quel domaine particulier peut recouvrir la criminologie ? Curieusement, même parmi ses thuriféraires, aucun véritable consensus ne se dégage. Pour Raymond Gassin (in Criminologie, Paris, Dalloz, 2007, 6e éd.), c'est « la science qui étudie les facteurs et les processus de l'action criminelle et qui détermine […] les moyens de lutte les meilleurs pour contenir et si possible réduire ce mal social. » (in Criminologie, Paris, Dalloz, 2007, 6e éd.). Ce serait « l'analyse du phénomène social provoqué par les actions criminelles […] à des fins de prévention et de traitement » (Robert Cario in Introduction aux sciences criminelles, Paris, L'Harmattan, 2008). Derrière ces propos alambiqués, se cache en réalité le vieux fantasme de faire de la criminologie "la science du crime"…, domaine dans lequel la France aurait « cinquante ans de retard ». Curieux constat, auquel on peut, entre autres nombreux exemples, opposer la création à Lyon dès 1886 à l'initiative d'Alexandre Lacassagne - alors professeur de médecine légale à la Faculté de médecine - des célèbres "Archives d'anthropologie criminelle"... C'est oublier aussi les Pinel, Georget ou Esquirol dans le domaine de la psychiatrie, c'est négliger les efforts conduits dès 1897 par Émile Durkheim pour tenter de fonder une sociologie criminelle, c'est mépriser les travaux, plus récents, de Jean Pinatel, Daniel Lagache, Etienne De Greef… Même si, aujourd'hui, certaines de ces théories apparaissent pour partie désuètes, elles témoignent de la vigueur et de la permanence de cette réflexion autour du "phénomène criminel".

Une discipline transversale et pas autonome

Arrivé à ce point, on voit la convergence de ce débat avec les ambitions de "Verdict" : s'agit-il, comme nous le pensons, d'articuler les acquis scientifiques concernés pour mieux appréhender l'acte criminel ou est-il nécessaire et intellectuellement satisfaisant d'éradiquer le passé pour créer une nouvelle « science » ? « Il existe trois disciplines ou sous-disciplines universitaires bien distinctes, explique Laurent Mucchielli, directeur de recherche en sociologie au CNRS,  qui s'intéressent toutes les trois au crime – ce sont le droit, les sciences de l'individu (psychologie clinique, psychopathologie, psychiatrie) et les sciences sociales (sociologie, histoire, science politique, démographie, économie) –, mais qui ne partagent ni la définition et la représentation de leur objet, ni les objectifs de sa connaissance, ni les méthodes de recherches pour y parvenir [...] Dès lors, on peut sérieusement s'interroger sur la possibilité même de l'existence d'une « criminologie » entendue comme une science multidisciplinaire [...] Ce sont des savoirs qui ne sont pas cumulatifs, ce sont des savoirs "juxtaposés" et non "intégrés". Derrière la façade de la maison criminologie, nous retrouvons donc immédiatement la division logique et en réalité fatale entre deux univers scientifiques et professionnels très différents : les sciences sociales et les sciences de l'individu. » (Laurent Mucchielli in De la criminologie comme science appliquée et des discours mythiques sur la « multidisciplinarité » et « l'exception française », Champ pénal, Vol. VII | 2010).

La contradiction est-elle vraiment fatale ? N'y a-t-il d'autre choix qu'entre une criminologie autoritairement fédératrice – et à l'ambition prédictive - et une dispersion inéluctable des savoirs par discipline ? Pas forcément, si l'on en croit l'opinion des psychiatres universitaires (Cf. communiqué en mars 2012 de la sous-section 49.03 (Psychiatrie d'Adultes) du Conseil National des Universités) qui considèrent que si « la criminologie ne peut être considérée que comme une thématique transversale rapprochant, entre autres spécialités universitaires, la psychiatrie, la psychologie, le droit, la sociologie, l'épidémiologie, la médecine légale… les rapports entre ces spécialités (auxquelles correspondent des métiers de base) et la criminologie sont à négocier entre les sections et sous-sections du CNU de ces spécialités et une éventuelle intersection de criminologie permettant d'enseigner la criminologie de façon transversale et pluridisciplinaire. »

« Le succès de ces "criminologues" tient surtout au fait qu'ils contribuent à la mise en spectacle de l'événement et à son commentaire en direct. Leur présence donne l'illusion d'un "décryptage" scientifique », écrivent conjointement dans une tribune publiée par "Le Monde" (La "criminologie" entre succès médiatique et rejet universitaire, Le Monde, 28 mars 2012) Laurent Mucchielli, Olivier Nay (Professeur de science politique à l'université Lille-II), Xavier Pin (Professeur de droit pénal et sciences criminelles à l'université Lyon-III) et Daniel Zagury (Psychiatre des hôpitaux, expert auprès des tribunaux). Le sociologue Laurent Mucchielli est le plus alarmant : « cette criminologie embrassant désormais toutes les sciences préexistantes a très clairement les allures de ce que l'on pourrait appeler une "science policière", définissant les "menaces" et les personnes ou les groupes "à risque" qu'il faudrait traiter. [...] Ainsi conçu, le criminologue travaille pour le policier qui, derrière lui, viendra interpeller les criminels ainsi identifiés. Dans cette conception de la "vocation nouvelle de la criminologie", cette dernière devient au fond une branche de la police scientifique. » (In Vers une criminologie d'État en France ? Institutions, acteurs et doctrines d'une nouvelle science policière, Politix 1/2010 (n° 89), p. 195-214).