Le crime en face

Interview à Télérama (n° 3201, publié le 21-05-11)
Trois questions à Jean-Charles Marchand, auteur de la série documentaire "Verdict"

 

Lancée sur France 5 en 2005, la remarquable série "Verdict" décortique des affaires judiciaires en évitant tout sensationnalisme. Lors de chaque épisode qui retrace le déroulement d'un procès, Jean-Charles Marchand s'attache à recueillir les témoignages des protagonistes et des représentants de la justice, pour dresser finalement le portrait d'une justice à visage humain. Ces films sont présentés chaque lundi sur 13ème Rue, dans la case Histoires criminelles.

Dans la série, vous semblez vous attacher non pas tant aux faits le plus souvent tragiques, qu'à cerner les raisons d'un passage à l'acte criminel.

 Effectivement, nous tentons de comprendre, en remontant dans le passé, pourquoi quelqu'un comme vous et moi bascule. Le but est d'éclairer les raisons qui l'ont amené à ce geste, et ensuite d'en observer les sanctions. Nous voulons jeter un regard lucide, critique et distancié sur le criminel qui n'en reste pas moins un homme. C'est important de ne pas s'en tenir qu'à l'acte et aux victimes, en laissant entendre qu'« on arrête et qu'on punit un monstre ». Il n'y a pas de monstre, il y a juste des actes monstrueux.

Quels enseignements tirez-vous des affaires d'homicide que vous avez suivies ?

D'abord, contrairement à ce qu'on peut penser, une victime potentielle est plus en danger chez elle que dans la rue. Problèmes conjugaux, rapports familiaux conflictuels : très souvent, la victime connaissait son meurtrier. Par ailleurs, dans chaque procès, il y a un enjeu symbolique fort. A travers chaque verdict, c'est la société tout entière qui juge l'acte qui lui est soumis.

Que pensez-vous du traitement des faits divers à la télévision ?

Je suis effaré. Pendant longtemps, la justice pénale a été relativement privilégiée : les chroniqueurs judiciaires dans les journaux et à la télévision avaient une approche sérieuse. Puis le fait divers est devenu « à la mode », entraînant l'explosion de programmes retraçant des traques policières sans grand intérêt.

Le champ judiciaire est aujourd'hui est aujourd'hui investi par des émissions qui me semblent inconvenantes : en jouant sur l'hyper-émotion des participants, elles transforment l'acte judiciaire, essentiel, en un spectacle qui génère de l'audience.

C'est faire peu de cas de la dignité des personnes et de leur douleur. Tout est réduit au minimum pour que le public que l'on juge peu adulte puisse s'y reconnaître et y trouver un plaisir un peu morbide. C'est la totale négation de notre métier de journaliste.

Propos recueillis par Emmanuelle Skyvington